Dans cette nouvelle publication, nous vous proposons un article paru dans le bulletin n° 296 de l’année 2006.
LA RELIURE
(Élisabeth RÉGNIER)

Un atelier de reliure traditionnelle au XVIe siècle, en occident
(gravure de Jost Amman, 1568)
On pense souvent à l’invention de l’écriture, mais réfléchit-on assez au support de l’écriture ? Car sans support, celle-ci est absolument inexistante : le langage des signes, la lutte de don Quichotte contre les moulins à vents, et le mouvement gracieux du chef d’orchestre. Pensons-nous assez souvent aux briques de Babylone, aux tablettes d’argile crue de la Grèce très ancienne, aux tablettes de cire de Rome, aux papyrus de l’Égypte, aux pierres, aux murs, à certaines écorces et enfin à la peau de bêtes, qui, à force d’être traitée, amincie est devenue le parchemin (de la ville de Pergame, aujourd’hui en Turquie) ? Et enfin le papier est arrivé. D’où venait-il ? De la Chine ! Toujours de la Chine. Il est arrivé en Europe par les Arabes, vers la fin du VIIIe siècle et il s’y est répandu petit à petit.
Mais revenons au parchemin. Le parchemin est fabriqué avec de la peau de chèvre, le vélin avec de la peau de veau. Comment l’avons-nous utilisé ? Car tel est mon propos. Combien de briques étaient-elles nécessaires pour écrire le code d’Hammourabi ? Et combien de parchemins les ont-ils remplacés ? Énorme supériorité de ce support ! Depuis cette époque les gouvernants ont émis des règles, les ont codifiées et ont eu besoin de les transmettre à leurs sujets.

Tablette d’argile

Papyrus
Le parchemin au fil des siècles est devenu de plus en plus mince, de plus en plus blanc, de plus en plus beau. C’est un matériau pratiquement imputrescible et indéchirable. On peut écrire dessus et le peindre. Au commencement il a été utilisé sous forme de rouleaux (la Bible nous parle des « Rouleaux de la Loi »), ce qui obligeait à coller ensemble des morceaux de parchemin dont la taille n’est pas extensible. C’est ce qui conduisit à découper des feuilles rectangulaires, plus commodes pour dessiner et peindre. Les feuilles ont d’abord été superposées et pour ne pas les perdre ou les mélanger, on a commencé à les coudre ensemble. Pour les manipuler, ces paquets de feuilles ont été placés entre deux planchettes de bois, qu’en reliure on appelle des ais. Comme l’esprit humain tend toujours à la perfection, l’envie est venue de les décorer en les peignant, en les recouvrant de cuir, de métal précieux, de pierres fines. Le cuir à son tour a été décoré, creusé, gravé, doré, incrusté de pierres, de tissus. Nos musées, nos bibliothèques, nos cathédrales conservent encore les richesses immenses de ces premiers « livres ». En même temps que la couverture se perfectionnait, la décoration des pages de texte atteignait une perfection (écriture, dessin, peinture, enluminures) qui n’a jamais été égalée.

Préparation d’un parchemin
Quand l’imprimerie est arrivée, c’est alors que le papier est entré en scène : on a commencé par sculpter dans du bois dur (buis ou poirier) des dessins et des lettres qui permettaient d’imprimer successivement plusieurs feuilles de papier. Les premiers imprimés s’appellent des incunables. L’invention de Gutenberg, entre 1435 et 1440, a consisté à utiliser des lettres métalliques, mobiles, qui, juxtaposées, formaient les mots. Le premier livre édité en langue française parut à Paris en 1476. Exécuté par Pasquier Bonhomme, l’ouvrage intitulé Grandes Chroniques de France comporte trois volumes.

Fonctionnement d’une imprimerie à la Renaissance
C’est à cette époque que le livre prit la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Le XVIe siècle fut une période faste pour la reliure. Le cuir, le tissu, le métal, se sont admirablement combinés pour former des livres splendides. Les ais de bois sont remplacés par du carton. Pour protéger la tranche des livres, celle-ci est dorée à l’or fin, décorée et même sculptée. Les reliures sont décorées au goût de leurs propriétaires et personnalisées par des armoiries et des blasons, et parfois signées par de grands relieurs. Des matériaux nobles (ivoire, émaux, médailles, pierres, etc.) sont utilisés en incrustation, en cabochons pour orner les ouvrages les plus précieux.
C’est au cours du XVIIe siècle que la technique se perfectionne. Les livres deviennent moins lourds. On introduit la « couture à la grecque » (la ficelle est cachée dans l’intérieur du livre), et la couture « sur ruban plat », qui permet une ouverture complète du livre, par exemple pour la musique. C’est à cette époque que se développe la marbrure du papier des « gardes de couleur » qui sont les premières feuilles de protection avant le texte. Cette technique dite aussi du « papier à la cuve », déjà pratiquée par les Indiens et les Ottomans pour personnaliser et authentifier des écrits, consiste à colorer les feuilles de papier à partir d’encres répandues à la surface d’un bain plus ou moins épaissi par des produits divers. Chaque feuille est unique et communique à l’ouvrage une personnalité propre. La dorure au « fleuron » se généralise : c’est le nom donné aux fers à dorer qui permettent de répéter les motifs décoratifs. Les incrustations de cuir de couleurs différentes apparaissent.
Au XVIIIe, la reliure est de plus en plus parfaite ; les décorations en « dentelles » faites à l’aide de fleurons très fins et de roulettes sont courantes. Les mosaïques de cuirs de couleurs différentes introduisent une très agréable fantaisie. Le XIXe atteint une grande perfection dans la réalisation du corps de l’ouvrage. Aux cuirs utilisés précédemment, de chèvre (maroquin et chagrin), de veau, et de mouton (basane) pour les reliures ordinaires, on ajoute désormais le cuir de bœuf (box) et toutes sortes de cuirs exotiques. Toutes les techniques de décoration sont utilisées, ainsi que toutes les incrustations possibles. On a de plus en plus tendance à assortir la décoration au texte du livre. Le demi-dos et le demi-dos à coins ou à bandes apparaissent. Un certain nombre de grands relieurs se font connaître et ont laissé leurs noms attachés à leurs œuvres qui sont dans nos musées. Ils signent leurs reliures en lettres d’or sur le dos du livre.

Au XXe siècle la reliure industrielle tend à imiter la reliure artisanale. La reliure d’art suit l’évolution décorative des autres arts graphiques en utilisant les techniques bien éprouvées antérieurement. Le livre-objet fait son apparition : œuvre unique, qui ne sera jamais lue, mais permet de glorifier une pièce de littérature, enfermée dans un coffret de protection.
Et nous autres maintenant ? La Société Dunoise qui a une belle bibliothèque possède des livres qui ne sont pas beaux mais très rares, et quelquefois introuvables, et indispensables aux travaux des chercheurs de la région… Notre modeste atelier a pour ambition de conserver ces livres pour les générations futures. Au travail de restauration et de reliure, nous ajoutons la confection de papiers marbrés à la cuve qui nous permettent de donner à tous nos ouvrages une touche personnelle. De plus nous avons le matériel pour titrer nos livres, soit à l’or fin soit à l’oeser[1], ce qui permet de faire l’ensemble du travail de reliure sans être obligés d’envoyer les livres à des tiers, ce qui serait fort coûteux.
Un atelier de reliure (il y en a d’autres autour de nous) demande finalement une installation importante, du matériel, un savoir-faire, et… des bonnes volontés. La reliure est à notre époque, j’en parle en connaissance de cause, la pratiquant depuis trente ans, l’activité la plus équilibrante qui soit. C’est un travail de longue haleine dans lequel on ne doit jamais se presser, qui demande un peu d’adresse et une discipline réconfortante. Je ne crois pas qu’il existe aucune occupation aussi « anti-stress » que la reliure. C’est vraiment l’application de la fable de La Fontaine Le Lièvre et la Tortue.
[…]
Elisabeth RÉGNIER
[1] Les films de marquage à chaud, parfois appelés « OESER » du nom d’une Société aujourd’hui disparue, sont utilisables à la main comme à la machine.
A ce jour l’atelier de reliure continue de fonctionner. Il est maintenant situé à Châteaudun, dans la Maison des Associations Léon Gabin, rue du Général De Gaulle.
L’atelier est ouvert le mardi de 9h à 12h et le mercredi de 14h à 17h.
La reliure est une activité de la Société Dunoise bénévolement gérée et animée par deux membres de notre association.
Si vous êtes intéressé pour participer à la remise en état de nos ouvrages, si vous souhaitez aussi obtenir plus d’informations sur cette activité ou bien prendre tout simplement rendez-vous pour visiter les locaux dans lesquels nous sommes installés, rien de plus facile :
- 02 37 96 31 33
ou

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