La Société Dunoise vous propose de revenir sur d’anciens articles qui ne figurent pas encore sur le site de la BNF. Retrouvez là de larges extraits d’un article paru dans le bulletin numéro 261 pour les années 1958-1959 (Tome XVIII p. 55-60).

 

Etude sur l’état de l’Eglise de la Madeleine de Châteaudun
et
des projets et travaux dont elle a été l’objet au cours de la première moitié du XIXe siècle

 

Église de la Madeleine – Châteaudun – © Hubert Limet                                                                                               

Au moment où se poursuivent les travaux de restauration de l’Eglise de la Madeleine, très fortement endommagée par l’incendie résultant du bombardement aérien du 15 juin 1940, il nous a paru intéressant de rechercher dans quel état se trouvait cet édifice un siècle plus tôt. La situation n’était pas brillante. Les autorités locales et nationales ont été appelées à cette époque à prendre position sur les mesures destinées à sauver l’église de ruine.

La partie sud bâtie à flanc de coteau présentait de graves désordres : les piles, les contreforts avaient perdu leur aplomb.

Les voûtes du XIIIe siècle du bas-côté, disjointes, menaçaient ruine.

En 1827, nous trouvons un devis détaillé des travaux à exécuter pour reprise en sous-œuvre des contreforts ; celui-ci prévoit aussi des tirants de chaînages.

La dépense se chiffrait à quarante mille francs de maçonnerie et pierres et dix mille francs pour réfection des charpentes et couvertures, elles aussi en piteux état.

[…]

Cependant c’était un travail insuffisant et cinq ans plus tard, le 7 mai 1837 une lettre de M. le Sous-Préfet de Châteaudun à M. de Boissette, ingénieur des Ponts-et-Chaussées vient opportunément attirer l’attention sur ce grave problème :

« Monsieur l’Ingénieur,

[…]

Sa conclusion était la suivante :

« Mon opinion est que l’église paroissiale de la Madeleine de Châteaudun ne présente pas cet état de péril imminent, au point qu’il faille la remplacer par une nouvelle, je pense qu’elle est, au contraire, susceptible d’être restaurée.

[…]

Le comité des monuments historiques alerté jugea indispensable de saisir de la question l’un de ses membres les plus éminents l’architecte Viollet-Le-Duc — et celui-ci établissait un rapport complet et circonstancié le 28 mars 1842.

[…]

Position de l’église de la Madeleine et causes de son état de ruine.

« L’église de la Madeleine est élevée sur le penchant sud-ouest de la ville haute de Châteaudun, le terrain, sur lequel ce monument est assis, est coupé à pic du côté du sud. L’église orientée, suivant l’usage, présente ses bas-côtés au nord sur une place, au sud sur un ravin rempli de maisons et sur le flanc duquel passe une route. Du sol de l’église au niveau de la route, il y a environ 15 mètres ; un banc calcaire que l’on trouve presque au fond du ravin, s’élève sous l’église, formant avec l’horizon un angle de vingt-cinq degrés, et perce le sol de la place du côté du nord, à environ quarante-cinq mètres de la face nord de la Madeleine. Au-dessus de ce banc calcaire, il y a des couches irrégulières de silex agglomérés de gravier friable et d’un tuf très peu consistant, c’est sur ce dernier sol qu’est fondée l’église, il n’était guère possible de descendre les fondations (surtout du côté nord) jusqu’au roc, mais on aurait dû, en élevant les murs des bas-côtés, construire un mur de terrasse de ce côté pour retenir les terres ; on a négligé de le faire ; aussi dès l’origine, le poids des constructions a fait glisser les terres sur le banc calcaire, et l’édifice a suivi ce mouvement, les murs ont de jour en jour perdu leur aplomb, les voûtes par suite sont tombées et ont renversé le chœur en s’écroulant. J’ai la conviction que non seulement ce mouvement a commencé à se faire sentir peu de temps après la construction primitive de l’église, mais encore qu’il a continué sans interruption jusqu’à présent, en effet on retrouve dans cet édifice des restaurations successives très rapprochées les unes des autres, depuis le XIIIe siècle, jusqu’au XVIe, depuis il a été presque abandonné à cette cause de ruine, aussi les constructions du sud en sont-elles arrivées à un point qu’il me semble impossible de les restaurer. »

État des constructions.

« Le pignon de l’Ouest est lézardé et toute sa partie sud tend à tomber dans le ravin, la plus forte lézarde est ouverte de quinze à vingt centimètres, le mur du bas-côté sud est hors d’aplomb et se déverse en dehors de 10, 15, 20 et même 28 centimètres ; en outre les murs entre les contreforts bondissent sensiblement. Les voûtes de ce bas-côté sont lézardées et quoique les lézardes soient souvent rebouchées, elles se rouvrent sans cesse. Les piles sont à peu près d’aplomb, trois ont été reprises totalement à des époques déjà reculées. Le mur de la nef qui s’élève sur ces piles et contre lequel venaient autrefois s’appuyer les voûtes de cette nef, n’a plus aucune forme, du côté de l’ouest il penche en dehors, du côté de l’est, poussé par les trois arcs-boutants qui existent encore, il tombe en dedans, et s’affaisse sur lui-même ; d’inégale épaisseur, il charge inégalement, repris cent fois il n’offre pas une surface plane de quatre mètres de superficie, et présente l’aspect d’une feuille de papier séchée au soleil après avoir été mouillée. Les bas-côtés nord sont assez bons relativement au reste de l’édifice, quoique plusieurs de leurs piles aient été totalement refaites à différentes époques. La façade nord a conservé son aplomb mais ainsi que je l’ai dit, elle est tellement mutilée qu’elle a l’apparence d’une ruine, le mur nord de la nef qui s’élève sur les piles des bas-côtés n’est pas aussi mauvais que le mur sud, mais cependant, il a partout perdu son aplomb, les fenêtres dont il était percé sont bouchées depuis longtemps, afin de le consolider. Le chœur n’a plus de voûtes, elles sont tombées, la construction de cette partie de l’édifice n’est pas très mauvaise, seulement les deux piles qui précèdent ce chœur, ainsi que l’arc qui le surmonte sont dans le plus mauvais état. La charpente haute, faite dans le XVI° siècle, est assez bonne au-dessus du chœur, mais très « mauvaise dans toute la partie de la nef. Celle des bas-côtés nord est l’amas le plus informe de « vieux bois qui se puisse voir, elle laisse partout pénétrer les eaux, celle au-dessus du bas-côté sud « est aussi fort mauvaise, et contribue encore à pousser les murs en dehors.

L’église de la Madeleine peut-elle être restaurée ? Pour sauver cette ancienne église d’une ruine imminente, il faudrait :

1° Consolider, contrebuter et même reprendre totalement les murs du bas-côté sud, renforcer les contreforts, faire un mur de terrasse pour retenir les terres qui glissent dans le ravin, ces dépenses
seraient très considérables.

2° Élever un éperon à l’angle sud du pignon de l’Ouest, fonder cet éperon sur le roc.

3° Réparer les voûtes du bas-côté sud.

4° Refaire presqu’entièrement le mur de la nef.

5° Démolir l’arc qui est à l’entrée du chœur et reprendre les piles qui supportent cette partie de l’édifice.

6° Remanier presque totalement la charpente de la nef dont les entraits sont cassés.

7° Refaire également en grande partie celle des bas-côtés.

Malheureusement la partie la plus importante de ces travaux n’est pas exécutable et je vais le faire voir facilement : Pour reprendre les murs et les contreforts du bas-côté sud, il faudrait déchausser cette partie de l’édifice, et réparer le mal dès les fondations, il faudrait même chercher à l’appuyer sur un sol plus ferme. Pour déblayer cette partie de l’édifice, sans risquer de précipiter l’instant de sa chute, il faut solidement l’étayer : comment l’étayer, puisque le ravin est là qui ne nous offre des points d’appui qu’à une profondeur considérable.

[…]

M’étant bien convaincu de toutes ces impossibilités, et me réservant de les indiquer plus clairement par des dessins, j’ai dû chercher quel était le moyen de conserver sinon tout, du moins une grande partie de cette église, et de la laisser au culte.

[…]

L’église de la Madeleine, à cause des mutilations et changements sans nombre qu’elle a subis, n’offre plus d’ailleurs qu’une masse assez informe de constructions très irrégulières, comme art, elle est aujourd’hui d’un très médiocre intérêt, je pense donc qu’il serait fâcheux de dépenser pour la restaurer, des sommes considérables qui peuvent être affectées à des monuments beaucoup plus intéressants ;aussi dans le projet que je vais rédiger aurai-je surtout en vue de me renfermer dans un chiffre peu élevé, en ne conservant des constructions que ce qui n’est pas en péril.

Les conclusions de M. Viollet-Le-Duc étaient bien pessimistes.

[…]

D’après l’examen qui a été fait au comité historique et d’après ce que les dessins font voir, l’église de la Madeleine à Châteaudun est un édifice fort ancien et qui renferme des constructions de plusieurs âges, dont les parties les plus anciennes datent de l’époque Romane, mais sans qu’aucune d’elles présente un intérêt bien remarquable, cet ensemble est même assez incohérent, mais le plus fâcheux est que la majeure partie est arrivée à un état de délabrement qui ne permettrait pas d’être réparé sans conduire à une reconstruction totale.

[…]

Songer à une reconstruction entière, aujourd’hui que cet édifice a fait son temps serait une opération peu profitable pour l’art, ruineuse pour la commune et sans utilité, puisque le vaisseau de l’église est beaucoup trop vaste pour la population qui a pensé avec raison soit à le réduire à des dimensions moins considérables, soit à bâtir un édifice neuf de moindre étendue.

[…]

Le conseil pense que le meilleur parti qu’on puisse tirer du vieil édifice serait, au lieu de le reconstruire entièrement, d’en rétablir seulement une partie proportionnée aux besoins actuels ; à cet effet, on pourrait :

1° Conserver la partie attenante au portail d’entrée puisqu’elle est encore en bon état.

2° Rétablir une partie du bas-côté sud.

3° Construire l’hémicycle du chœur.

4° Supprimer tout le reste des anciennes constructions dont les matériaux peuvent être utilisés.

En présentant ces indications, le Conseil se fonde sur ce que d’abord la construction de l’hémicycle est sans difficulté en cet emplacement, et qu’elle peut servir à réconforter deux piliers dont les reprises pourraient être faites sur un même dessin, ce qui ferait disparaître une défectuosité.

Quant au bas-côté, la possibilité de le rétablir peut être basée sur ce que, d’après les détails explicatifs donnés au dossier et les observations propres de M. Grillon, les fondations des contreforts n’auraient point varié ; seulement les murs qui les relient étaient trop minces et ont cédé à l’action des terres ; il ne s’agirait donc que de refaire ces derniers à plus forte épaisseur, ou de les éperonner sans changer les contreforts dont les dimensions et les constructions sauf reprises, ne pourraient être en de meilleures conditions que sur le sol où ils ont résisté.

Le Conseil pense que le parti qu’il indique dans le présent avis est celui qui entraînera le moins de constructions neuves, qu’il restreint l’édifice aux dimensions suffisantes qu’il évite de nouvelles fondations ; il maintient le bâtiment dans son caractère primitif, il tend en outre à conserver à chaque partie sa forme d’origine, et particulièrement la partie Romane dont on ne verrait point disparaître les types sans regret.

Il ne fut pas encore pris de décision immédiatement et nous retrouvons à la date du 2 février 1843 le résultat d’un concours d’idées qui fut étudié par M. Grillon et plusieurs architectes : MM. Durand, Gerayet Guénée.

La plupart prévoyaient des travaux très importants si ce n’est une reconstruction presque totale sur un plan réduit.

[…]

Le monument fut donc finalement conservé dans sa totalité.

De nouveaux travaux furent exécutés en 1929 puis en 1935 dans le but de redonner son aspect primitif à l’intérieur de l’édifice[1] ; puis survint le drame de 1940, une nouvelle et intéressante étude pourra être présentée sur cette importante période de travaux toujours conduits avec le souci de sauver de la ruine ce témoin de l’architecture du XII° siècle.

Louis ESNAULT,
Architecte des Monuments Historiques.

 

 

[1] Ces travaux furent pris en charge par le Service des Monuments Historiques, aidé par la municipalité et les généreuses souscriptions des paroissiens.

La plupart des bulletins de cette série ne sont plus disponibles à la vente.

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